Nicolas : « N’attendez pas qu’il soit trop tard… » – Février 2022

« Est-ce qu’on pourrait s’appeler un de ces quatre ? Il y a quelque chose que j’aimerais te partager, mais pas par écrit ». Ce petit message, envoyé par mon frère aux prémices l’été 2021, aura marqué le début d’immenses bouleversements de notre histoire. Sur le moment, j’avais plaisanté en imaginant quel pourrait bien être le contenu de cette nouvelle si dérangeante. Mais j’avais oublié qu’il suffit parfois de quelques mots pour tout faire basculer.

Mon frère et moi sommes nés avec sept ans d’écart dans une famille apparemment comme les autres. Enfant, j’étais fasciné par la question des origines. Je voulais devenir archéologue ou cosmologiste afin d’élucider cette grande énigme : « D’où venons-nous ? ». Je me délectais des ouvrages traitant de l’apparition de la vie sur Terre et du Big Bang, mais j’étais loin de me douter que la question des origines – si universelle soit-elle – me concernerais si personnellement. De son côté, mon frère s’était demandé à plusieurs reprises s’il n’avait pas été adopté, tant il peinait à trouver des attaches familiales. Nous percevions bien les multiples incohérences de notre histoire familiale, mais sans parvenir à les identifier.

D’un point de vue physionomique, mon frère avait été quelquefois moqué par ses camarades concernant ses traits potentiellement typés asiatiques. Au printemps 2021, il a donc décidé de faire un test ADN dit « récréatif », afin de se rassurer sur ses origines et pour faire taire définitivement les critiques. Dès lors, quelle ne fut pas notre surprise de découvrir par l’intermédiaire d’un simple chiffre affiché par la froideur rigoureuse d’un écran d’ordinateur, que mon frère avait un demi-frère, né pile entre lui et moi ! De plus, les origines géographiques que l’ordinateur lui avait calculées ne collaient pas tout à fait avec ce qui nous avait été annoncé depuis toujours. Une fois passé la stupéfaction, nous avons patiemment vérifié la fiabilité de ces informations et nous nous sommes assurés que notre interprétation des résultats était correcte. Le doute n’étant plus permis, nous avons alors commencé à esquisser toutes les hypothèses qui permettaient d’expliquer cette nouvelle surprenante. La possibilité que mon frère ait été conçu via donneur nous est d’ailleurs rapidement apparue. Nous n’en saisissions pas encore toutes les implications, mais nous avions bien senti que notre histoire de vie commençait à tomber en morceaux, inéluctablement.

Avant de convoquer une potentielle assemblée familiale, il fallait que l’on rassemble d’autres éléments pour étayer nos théories. J’ai donc accepté à contre cœur et en toute discrétion de me soumettre moi aussi au même test ADN. De cette façon, nous allions pouvoir en savoir plus et éliminer une partie des scénarios. A cette époque, nous n’étions pas spécialement pressés : si ce secret était resté emmuré durant plus de trente ans, il pouvait bien attendre encore un peu. De plus, mon frère étant entrain de finir son travail de Master à l’étranger, ce n’était vraiment pas le bon moment pour lancer un tel pavé dans la marre.

Malheureusement, la vie ne nous a pas laissé ce temps. A peine quelques jours après avoir reçu mes résultats, notre Papa décédait subitement dans un terrible accident. Nous étions là, anéantis, coiffés au poteau par la fatalité. En un éclair, tous nos espoirs de pouvoir échanger avec lui sur ce sujet qui nous préoccupait venaient de s’éteindre à jamais. Les réponses que nous attendions à la myriade de questions qui nous hantaient s’étaient irrémédiablement envolées. Nous étions désormais seuls, désemparés, à devoir décider si l’homme qui reposait dans le cercueil devant nous était bien celui qui nous avait transmis ses gènes. Le jour de son enterrement, c’est également une part de nous-mêmes que nous avons déposé avec lui dans la tombe. Les deuils sont des épreuves difficiles ; celui-ci était pour le moins dramatique.

Une période assez troublée a suivi le décès de notre Papa et le secret est finalement tombé deux mois plus tard, lorsque mon frère et moi avons été convoqués par notre mère pour en parler enfin. C’est ainsi que – autour de la table de la cuisine, dans la maison où nous avions grandi et là où l’on s’était assis si souvent les quatre en famille – nous avons eu la confirmation que nous avions bien été conçus par IAD à l’Unité de Médecine de la Reproduction du CHUV à Lausanne. A l’époque, nos parents ayant pu demander de disposer du même donneur pour tous leurs enfants, il s’avère qu’avec mon frère, nous partageons donc les mêmes géniteurs ainsi que les mêmes demi-frères et demi-sœurs.

On ne peut jamais être prêt pour ce genre d’annonce, même si nous avions pu l’anticiper en quelque sorte. La vérité a été difficile à faire sortir et on peut comprendre que nos parents n’aient pas été aidés par les pratiques médicales de l’époque. Une fois que le tabou s’est installé, il est si dur de le briser. Et pourtant, le secret suinte de toutes parts. Personnellement, je suis convaincu que la vérité finit toujours par éclater tôt ou tard et que le secret, même s’il donne l’impression d’une protection de façade, ronge les cœurs et pousse à vivre dans la peur. Assumer cette part de son histoire, c’est se faire confiance tout simplement. Grâce aux explications de notre Maman, nous avons enfin pu former une image cohérence avec toutes les pièces de ce puzzle que nous ne parvenions pas à assembler jusqu’alors. Certes, cette image ne correspondait pas à celle que nous nous étions forgés durant des années, mais enfin chaque élément retrouvait sa place.

Malgré tout, apprendre que l’on a été conçu via donneur reste d’une violence inouïe. Notre histoire de vie était en ruine, nos origines disparues. Avec l’anonymat du donneur, nous ne saurons peut-être jamais d’où proviennent la moitié de ces briques élémentaires qui ont permis de créer l’humain que nous sommes. Ces mêmes composants que nous avons déjà commencé à transmettre immanquablement à nos enfants… Quelle histoire allons-nous d’ailleurs leur raconter ? Ainsi, après le deuil de mon père, j’ai entamé un second deuil, beaucoup plus personnel, beaucoup plus intime : le deuil de soi. Il faut accepter de laisser partir celui que l’on n’a jamais été, celui que l’on ne sera jamais plus et parvenir à accueillir ce grand vide, cet inconnu que l’on est devenu. Durant ce processus, j’ai eu la chance d’être entouré par des personnes bienveillantes : de celles qui savent apporter simplement soutien et empathie ; mais également de celles qui comprennent au plus profond de leur chair ce que cela signifie.

Finalement, nous avons décidé d’accueillir dignement cette part de nous-même et de ne plus taire le secret de nos origines. Nous avons choisi d’en parler librement autour de nous afin de rendre hommage à notre Papa, non pas pour parler de ce qu’il n’a pas pu faire, mais bien de ce qu’il a fait pour nous. Par notre témoignage, nous pouvons montrer qu’un lien fort peut exister même si les gènes ne sont pas de la partie. Notre père aura été pour nous un exemple de dévouement et nous lui devons beaucoup. Au fil des années, il aura su nous transmettre bien plus que quelques briques d’ADN. Pour nous, il restera toujours notre Papa. Nous avons deux parents et un donneur, il n’y a pas de confusion possible entre ces protagonistes de notre histoire. Notre arbre généalogique possède trois branches, et ce n’est pas banal !

Mon seul vrai regret est de ne pas avoir pu en parler avec notre Papa. Vous n’imaginez pas combien j’aurais voulu pouvoir l’entendre de sa voix ; parler avec lui des difficultés qu’il a dû traverser ; le serrer dans mes bras ; pouvoir lui dire que ça ne changera rien et surtout reconstruire une vie ensemble. Malheureusement, tout cela n’aura jamais été possible. Alors, pour toutes celles et ceux qui n’auraient pas encore eu le cran de se confier : ayez confiance, n’attendez pas qu’il soit trop tard, parlez-en…

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